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« Doreen » : le beau portrait d’un amour - Le Monde, 16.03.2017

- Au T4S vendredi 13 et samedi 14 ocotbre à 20h15 -
" Doreen est un spectacle comme on n’en voit pas souvent au théâtre. Pour l’écrire et le mettre en scène, David Geselson est parti de Lettre à D., d’André Gorz. Mais il n’a pas cherché à faire une adaptation. Il a écrit son propre texte, où ses mots se mêlent à ceux du philosophe, théoricien de l’écosocialisme et journaliste-fondateur du Nouvel Observateur, né en 1923 à Vienne, en Autriche, naturalisé français en 1957, et mort en 2007. Une mort à deux : André Gorz et sa femme Doreen, se sont suicidés, le même jour de septembre, dans leur maison de Vosnon, dans l’Aube.

Ils s’étaient rencontrés en 1947 à Lausanne, en Suisse. Doreen était anglaise, elle avait les cheveux auburn, une démarche de danseuse. André Gorz lui avait couru après dans la rue, un soir. Ils ne s’étaient plus quittés. Il écrivait, elle lui disait : « aimer un écrivain, c’est aimer qu’il écrive ». Ils vécurent à Paris, se firent construire une maison à la campagne, qu’ils laissèrent quand une centrale nucléaire fut édifiée non loin, et allèrent dans l’Aube. Il décida à 60 ans d’arrêter de travailler dans les journaux pour s’occuper d’elle, atteinte d’arachnoïdite.

Nourri d’inventions propres

David Geselson n’avait rien lu d’André Gorz quand on lui a offert Lettre à D., à sa sortie, en 2006. Il a voulu porter le livre au théâtre, en l’adaptant pour un comédien seul. Mais cela ne fonctionnait pas. « Alors je suis allé dans Gorz », dit David Geselson. C’est-à-dire : tout lire, se plonger dans le fond déposé à l’Imec (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), appréhender une pensée, et un homme. Doreen est nourri de toute cette matière, mais aussi de déductions, d’inventions propres et de discussions avec Laure Mathis, qui joue le spectacle avec David Geselson.

Les voilà, tous deux, qui nous accueillent au Théâtre de la Bastille, comme s’ils étaient dans leur maison : « Servez-vous, il y a à boire et à grignoter. » Nous sommes dans une grande pièce, avec un plafond en verre qui diffuse une lumière tamisée, des meubles des années 1950, une grande table avec des victuailles : l’ambiance est douce, les spectateurs vont et viennent, puis s’asseyent. Doreen porte une jupe plissée, André un pull à torsades. Doreen l’appelle Gérard, qui était son prénom de naissance.

On voit qu’ils s’aiment, mais ils ne sont pas là pour le dire. Ce qu’offre Doreen est mieux qu’une déclaration: c’est le portrait d’un amour, si vrai qu’il en paraît inventé, si bien réinventé qu’il en paraît encore plus vrai. On ne saurait dire exactement, en écoutant le texte, ce qui ressortit d’André Gorz et de David Geselson. Et même si l’on connaît de près Lettre à D., on accepte tout, parce qu’on sait qu’on est au théâtre, et que le théâtre, quand il est réussi, ne reproduit pas la vie, mais la met en scène.

Partir ensemble

Dans le livre, on imagine Doreen, à travers ce qu’en dit André Gorz. Sur le plateau, on la voit, on l’entend. Elle est là, avec lui, en ce moment particulier où ils ont décidé de partir ensemble. Mais cela ne pèse pas dans le spectacle. Leur mort est comme un envol. Ce qui compte, c’est elle et lui; les moments de leur existence qu’ils nous racontent, leurs débats et leurs engagements, les articles qu’il écrit, la lettre méchante et drôle que lui envoie Jean-Luc Godard après l’avoir vu à la télévision. Et aussi : tous ces interstices de la vie, les silences d’André-Gérard, les hoquettements du corps de Doreen, une danse à deux maladroite...

Quand ils sont entrés dans la salle, les spectateurs ont été invités à prendre des exemplaires de Lettre à D. qui commence ainsi : « Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. » "

LE MONDE | 16.03.2017  | Par Brigitte Salino >> http://lemde.fr/2yUT7pI

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