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Paysage inconnu - Joseph Nadj nous en dit plus...

Y.K. : Des visages distordus par un collant qui rend méconnaissables les traits des protagonistes. Des paysages fluctuants à chercher entre réalité extérieure et fantasme personnel. Est-ce dans cette équation à deux inconnues (visages et paysages « incertains »), se faisant écho l’un l’autre, que l’on doit chercher le sens de l’énigmatique « inconnu » du titre ?

Josef Nadj : (rires) Plus qu’un fantasme de paysage à reconstruire, il s’agit là d’une quête incessante de mes origines - de nos origines - qui se composent à la fois de paysages extérieurs et de paysages intérieurs. Cet « inconnu » est à entendre comme la recherche d’un noyau d’existence qui se transforme sans cesse, une quête de repères qui bougent lorsqu’on croit les saisir et qui nous mettent, de ce fait, en mouvement nous-mêmes. C’est ce quelque chose de palpable que l’on voudrait fixer mais qui nous échappe comme une image éphémère. C’est de cela, de cette quête à jamais comblée, que le spectacle est fait. Une sorte de tableau qui donne, au travers de la succession des images présentées, l’illusion de pouvoir fixer un paysage reconstruit par l’imaginaire.

Pour dessiner ce Paysage inconnu, plusieurs substances sont utilisées. L’eau et la poudre de craie qui donne certes l’illusion de ne pouvoir bouger… mais qui bouge légèrement : la craie étant sensible à l’humidité change d’aspect, elle se solidifie, s’accroche, se transforme et donne ainsi l’illusion d’une suspension du temps tout en étant en mouvement.

Y.K. : Votre spectacle se présente justement comme un mix d’une scénographie à la plastique très étudiée, de musique et de danse ; chacun de ces trois éléments étant littéralement à l’unisson des deux autres en les étayant tout autant qu’il est lui-même mis en valeur par eux. En quoi cette symbiose fait-elle partie intégrante de votre propos ?

Josef Nadj : Notre tentative est effectivement de créer une polyphonie de langages ; la musique a le sien, la danse aussi et les éléments scénographiques ont le leur propre. C’est cette triple entrée proposée qui offre une possibilité de lecture ouverte. Dans cette création, ces trois éléments ont été travaillés en parallèle, aucun n’a eu la suprématie sur l’autre, chacun a toute sa place pour dire cette quête qui nous tient à cœur et qui motive notre engagement.

Y.K. : … un engagement manifeste au côté de l’humain. C’est en tout cas ce qui transparaît de spectacle en spectacle dans vos créations, un peu comme un tempo obsédant. Votre chorégraphie, Josef Nadj, est-elle marquée pour toujours du sceau de l’exil intérieur qui fait de vos échappées artistiques « une urgence » à laquelle vous ne pouvez décidément pas échapper ?

Josef Nadj : (rires) Vous me faites parler de choses très complexes…Ma vie est un parcours lié à mon destin mais tout autant à la construction que je peux en faire. Vous me parliez des pièces de ce puzzle à réassembler - mon origine hongroise en ex-Yougoslavie, devenue serbe suite à la guerre, de mon passeport français - certes, cela existe mais ce « destin » imposé par l’Histoire est à repenser à l’aune des décisions que j’ai pu prendre. Je ne les dissocie aucunement de mes origines mais je les associe à mes choix présents : là où je vis, où je crée...

Y.K. : Faire de votre propre histoire une œuvre artistique c’est lui donner une dimension universelle : ainsi en écrasant les traits des danseurs, en les effaçant, vous permettez toutes « les projections » de visages d’exilés actuels en quête d’une terre d’accueil…

Josef Nadj : Oui, c’est vrai… Cependant, pour ma part, je minimiserai l’exil concret au profit de l’exil intérieur… A savoir : avec qui on discute quand on discute avec soi-même ? (rires). C’est là une forme d’exil essentiel que nous vivons à l’intérieur de l’univers que nous nous construisons. Et, cet exil intérieur est pour moi tout aussi vaste - sinon plus - que l’exil extérieur, certes plus repérable mais pas plus prégnant.

Y.K. : Merci infiniment Josef Nadj pour cette chute à allure de belle ouverture sur la complexité de la « réalité de l’exil ».

Entretien accordé par Josef Nadj au Théâtre des Quatre Saisons, le mardi 29 mars