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Discours de servitude volontaire / Entretien avec Stéphane Verrue, metteur en scène

Y.K. : En ces temps incertains, porter au plateau ce texte emblématique de la Renaissance française n’est pas choix totalement innocent (litote !)… A cinq siècles de distance, en dépliant le double discours - philosophique et politique - de La Boëtie, l’ami de l’auteur des Essais, vous « l’élisez » personnellement comme porte-voix de vos interrogations de citoyen-homme de théâtre ?

Stéphane Verrue : Je ne vous surprendrai pas en répondant que oui, bien sûr ! C’est un peu par hasard, grâce à Boris Cyrulnik, que j’ai découvert ce texte. Je me suis aussitôt précipité dans une librairie et, livre en main, j’ai ressenti un grand choc. Son contenu m’a littéralement sauté à la figure, ce qui m’est arrivé assez rarement dans ma carrière - longue - de metteur en scène, et de plus pour un écrit qui n’est pas un texte de théâtre.

On était en 2010 - l’histoire se répète - et on commençait à parler des élections présidentielles. Je me suis dit que dans ce type de période il n’était peut-être pas inutile de poser la question de notre rapport au pouvoir. Le spectacle a été créé en 2011 et nous avons répété en plein cœur des printemps arabes, ce qui était très troublant. Depuis, et avec une très grande constance, les retours des spectateurs soulignent le lien de ce texte avec l’actualité vécue.

Il pose, au citoyen que nous sommes, la question centrale de notre rapport au pouvoir en faisant résonner l’oxymore - inventé par Sénèque - de « servitude volontaire ». Comment accepte-t-on la soumission, et ce de façon « volontiers » pour reprendre le mot de La Boëtie ? On se retrouve contraint, empêché, et on l’accepte sans la moindre révolte… Cette aliénation volontaire se décline sous différentes formes. En effet, il n’y a pas que la tyrannie d’un Néron ou d’un Hitler, certaines tyrannies sont plus sournoises et toujours à l’œuvre dans nos sociétés où le petit confort de chacun anesthésie la conscience. On les retrouve sous différents visages : à l’intérieur de soi, dans la famille, dans l’entreprise, dans l’état…

Y.K. : Vous jouez le 4 mai prochain à Gradignan, soit trois jours avant un rendez-vous électoral crucial… Ce texte de La Boëtie prendra obligatoirement dans ce contexte une résonnance particulière, pour ne pas dire décuplée par les circonstances…

Stéphane Verrue : Oui je sais… et je dirai à ce sujet que l’on ne pouvait mieux choisir une date pour programmer une telle représentation… Le Théâtre des Quatre Saisons joue là pleinement le rôle assigné au Théâtre par Jean Vilar : enrichir chacun de sa propre réflexion.

Y.K. : André Benedetto a délivré dans Urgent Crier un manifeste poétique et politique à l’adresse de son époque ; en écho vous reprenez son message en adressant à chacun un « Urgent Penser ». La figure d’un « tyran deux en un », comme on parlerait d’un shampoing, serait-elle la réplique du surmoi tyrannique à assouplir d’urgence en chacun pour accéder à un statut de sujet libre ?

Stéphane Verrue : J’aime bien votre « Urgent Penser »… Après avoir travaillé avec François sur Le Discours de la servitude volontaire, je me suis mis en tête de proposer un travail sur les Présocratiques avec un comédien professionnel et des groupes de collégiens et collégiennes : Vente aux enchères de philosophes présocratiques ! - le « pitch » n’est pas de moi mais d’un grand satiriste syrien, du nom de Lucien, ayant vécu au IIème siècle de notre ère.

En lisant les Présocratiques, j’ai trouvé en effet des pensées extrêmement pertinentes qui nous parlent toujours. Que ce soit « chacun vaut chacun », « l’argent est la citadelle de tous les maux », ou encore « discuter avec tout le monde, métèques, femmes »… Diogène, Héraclite, Démocrite, les Sophistes et les matérialistes atomistes, tous ces Anciens ont produit une pensée qui percute notre monde. Et ces réflexions intéressent énormément les collégiens et collégiennes, pour peu que l’on fasse au préalable avec eux un peu de travail à la table. Ils se sentent au plus haut point concernés par cette parole venue d’un autre temps. Ce travail s’inscrit dans le droit fil de ce que Condorcet dénommait « l’institution du citoyen » ; votre « Urgent Penser » à vous !

Tout d’ailleurs est parti du constat suivant. Si une partie de la population semble actuellement perdue pour tout questionnement, captée qu’elle est par un parti extrémiste de droite surfant scandaleusement et sans pudeur aucune sur la désolation des exclus dont elle se nourrit sans vergogne pour en faire ses choux gras, essayons d’agir avec ceux et celles qui sont en capacité de se questionner. Et les générations montantes, avides de questionnements, se sont emparées de nos propositions pour aller voir ce qui était dissimulé derrière les slogans et les a priori des discours formatés. Urgent Penser !

J’ai pris beaucoup de détours pour répondre à votre question…

Y.K. : Non, je ne trouve pas… Vous montrez bien qu’au travers du travail théâtral que vous initiez en direction des jeunes, vous leur permettez de se construire un appareil critique susceptible de faire d’eux les sujets de leur propre pensée. La seule échappatoire possible à la tyrannie des démagogues populistes dont la préoccupation est de faire main basse sur la désespérance…

Puisque la tyrannie semble être « le maître mot » de cet entretien, votre mise en jeu et mise en espace de François Clavier - pour ce Discours créé en 2011, « mais ce n’est qu’un début… » - révèle-t-elle une touche de… tyrannie assumée ? S’est-il plié de bon gré à vos « re-commandations » en les intégrant, comme si elles venaient de lui ?

Stéphane Verrue : (rires) C’est une coopération, une collaboration, entre lui et moi. François ne connaissait pas non plus ce texte et il a été d’emblée comme moi sous le choc de sa puissance. Même si on n’avait jamais auparavant travaillé ensemble, on s’est retrouvés à deux à se saisir du propos, sachant que l’un serait sur scène et l’autre pas. On a partagé l’obsession permanente de produire une forme qui soit claire pour porter au mieux le texte dont les qualités d’oralité sont très grandes mais qui n’est pas un texte de théâtre. La Boëtie, très influencé par la culture grecque et la culture latine de Cicéron, a produit un texte magnifique à mettre en bouche mais dont les références pourraient parfois paraître obscures.

Alors durant l’hiver 2010-2011, pour mettre à l’épreuve la clarté du texte, on est allés le présenter à des lycéens de cinq établissements différents. Et ainsi, devant des jeunes gens qui avaient l’âge de La Boëtie quand il a écrit son Discours, on a pu tester la pertinence de notre travail. Le texte, dans sa très belle traduction en français moderne proposée par Séverine Auffret, est donc celui de l’auteur, auquel on a soustrait quelques passages ne faisant plus sens au niveau des références citées, et auquel on a intégré quelques citations de Cicéron, une fable du métèque Esope, une allusion à Saint Augustin, ainsi qu’une mini biographie du tyran Denys de Syracuse, le tout dans un total respect de l’esprit de l’écrit d’origine. Notre but étant de faire vivre au mieux, ici et maintenant, ce texte à résonnance philosophique pour le faire pleinement entendre dans toute son efficacité.

Ce travail a été réalisé en plein accord avec François… enfin j’espère ne pas avoir été trop « tyrannique »…

Entretien accordé par Jacques Vincey à Yves Kafka pour le Théâtre des Quatre Saisons, le 27 avril 2017