Vous êtes ici

  • Augmenter
  • Diminuer

Current Size: 100%

R.A.G.E / Entretien avec Camille Trouvé, fondatrice de la Cie Les Anges au Plafond

Y.K. : R.A.G.E,  fait suite aux Mains de Camille, présenté presque jour pour jour il y a trois ans sur ce même plateau du théâtre des Quatre Saisons. Votre compagnie mettait alors en jeu, au travers de fabuleuses sculptures de papier, le combat de Camille Claudel pour échapper à l’emprise de son mentor, le sculpteur Auguste Rodin, au diktat des collectionneurs d’art et aussi à l’étouffoir de sa propre mère, véritable parangon d’un ordre matriarcal qui n’a rien à envier en brutalité à celui des hommes. Le combat pour la liberté - la liberté d’expression mais pas uniquement - est-il une obsession chez vous pour que vous récidiviez en annonçant en sous-titre second volet sur le thème de la censure ? Y aurait-il péril en la demeure artistique… et menace de main basse sur la Liberté ?

Camille Trouvé : (Rires) Effectivement on a voulu un diptyque sur le thème de la censure parce que l’on a l’impression d’une menace diffuse qui pèse en continu sur la liberté d’expression. Ce ressenti est lié à des mécanismes existant à l’intérieur de notre société, certes souvent sous-jacents, pas au grand jour - démocratie oblige - mais toujours à l’œuvre pour restreindre la libre expression. Au XIXème siècle, ces mécanismes étaient des plus visibles : les femmes n’avaient pas accès aux Beaux-Arts, ne pouvaient voir du nu, ne pouvaient s’exprimer pleinement dans leur art, toute ces censures auxquelles s’est heurtée frontalement Camille Claudel jusqu’à en être détruite. Avec le personnage de R.A.G.E, on traverse le XXème siècle où les mécanismes de censure à l’œuvre apparaissent plus « cachés », moins perceptibles à l’œil nu, sans être pour autant moins virulents : ils se font plus discrets pour prendre la forme pernicieuse et perverse de l’auto-censure.

Ainsi le personnage de R.A.G.E va-t-il être amené à créer son double pour se réinventer en échappant à l’enfermement d’une imagerie qui lui colle à la peau - « la gueule » que les médias et ceux qui comptent dans le monde de la critique lui ont faite -, image étiquette vécue comme un carcan brimant sa créativité. C’est cette formidable aventure de la création d’un double libérateur que nous racontons, poursuivant notre exploration des mécanismes sournois de l’auto-censure que R.A.G.E justement s’emploie à déjouer. En effet derrière le masque qu’il emprunte pour échapper aux préjugés réducteurs, il devient un homme « tout neuf », une sorte de renaissance s’opère en lui, quelque chose de l’ordre d’une virginité retrouvée.

Dans un livre rédigé quelques mois avant sa mort et dédié à son double, l’auteur écrira : « J'ai été très profondément séduit par la plus vieille tentation de l'homme : celle de la multiplicité. Une fringale de vie, sous toutes ses formes et dans toutes ses possibilités que chaque saveur goûtée ne faisait que creuser davantage. Grâce au roman, prodigieux moyen d'incarnations nouvelles, je me suis toujours été un autre ».

On ne peut mieux exprimer le puissant désir de se libérer des entraves de l’image de soi au travers de « réincarnations » lui permettant de se réinventer « autre ».

Y.K. : Si le personnage-auteur n’a de cesse de se réinventer, vous et votre compagnie avez aussi à cœur de « réinventer » la place du spectateur…Le dispositif bifrontal choisi ici - une partie des spectateurs assise sur des chaises sur le plateau et une autre partie confortablement installée dans les fauteuils de la salle (à chacun de choisir « intuitivement » son camp) - n’est pas sans rappeler, avec des différences toutefois, la scénographie des Mains de Camille. En assignant une place particulière aux spectateurs à chacun de vos spectacles, quelle « manipulation » la marionnettiste que vous êtes entend-elle opérer sur eux?

Camille Trouvé : Effectivement, l’idée de manipuler le regard du spectateur est très présente, seulement son regard (rires) ! C’est Brice Berthoud, le scénographe complice de nos créations, qui pense le dispositif de nos spectacles, le but étant de donner une place active au spectateur en lui confiant un rôle dramaturgique. Par son regard, par sa position dans l’espace, le spectateur rejoint l’histoire. Dans Les Mains de Camille les spectateurs sur scène, comme dans une sorte d’alcôve, renvoyaient à l’atelier de l’artiste. Ils étaient au plus proche de Camille en lutte pour sa liberté d’expression et, au fur et à mesure de son enfermement, on voyait la marionnette s’éloigner dans la profondeur de la salle. Les spectateurs étaient alors vraiment en situation d’impuissance et ils participaient à cet oubli généralisé que l’on voulait « mettre en lumière » en montrant comment pendant trente ans personne n’est venu la chercher pour la délivrer de l’asile où on l’avait cloîtrée. A leur corps défendant, les spectateurs vivaient cet oubli de la place qu’ils occupaient sur la scène, ne pouvant rien faire pour l’empêcher de disparaître dans l’obscurité des fauteuils vides de toute présence.

Y.K. : Sous les yeux non indifférents mais impuissants des spectateurs, l’engloutissement progressif de la marionnette de Camille, mangée par l’ombre de la salle non éclairée, résonnait en effet comme une saisissante mise en abyme du propos…Là, le dispositif n’est pas tout à fait le même…

Camille Trouvé : Oui, dans R.A.G.E on a voulu diffracter le dispositif scénique pour justement perdre le regard du spectateur. On a quitté le cocon dans lequel on plaçait le spectateur depuis plusieurs spectacles - cet espace partagé dans lequel il était dans une très grande intimité avec nous - pour opter pour un dispositif « kaléidoscopique ». L’action se passe à la fois sur scène et dans la salle, à plusieurs endroits, ce qui fait qu’on est amené constamment à tourner la tête pour voir l’action surgir dans notre dos puis revenir au plateau en courant. C’est comme un kaléidoscope géant faisant écho à la personnalité de notre personnage qui a usé d’énormément de masques, qui a eu plusieurs vies et a traversé de nombreux pays. Il vient de Russie, il a vécu en Pologne, est venu en France à quatorze ans, il a vécu en Angleterre, en Bulgarie, aux Etats Unis, au Pérou. Il se définit lui-même comme un Don Juan de ses vies. Le dispositif va recréer le moi à facettes, ce moi protéiforme du personnage. On va casser le confort du cocon, de la bulle ; il n’y a pas place au confort pour ce personnage, toujours sur la brèche, toujours en recherche de lui-même, toujours en exil. On déplace donc en permanence l’action afin que le spectateur se sente lui-aussi toujours happé par différentes lignes d’horizon.

Y.K. : Oui, immerger le spectateur dans la situation qui est celle de l’auteur…

Camille Trouvé : Tout à fait… Avec une autre dimension, scénique cette fois, liée à l’art des marionnettes. Selon le choix du spectateur, en salle ou sur scène, il ne participe pas tout à fait au même spectacle. En salle, il assiste aux effets magiques que l’on déploie, il « subit » les illusions créées. Sur scène, il est plus proche des interprètes, plus proche des trucages, et participe un peu à la construction en découvrant comment l’auteur use des subterfuges ; il se retrouve en intimité, dans la confidence avec les acteurs. Ce sont deux pactes différents passés avec le spectateur.

Y.K. : De même votre matériau de prédilection, le papier, que vous pliiez et dépliiez à merveille dans Les Mains de Camille, réapparaît ici sous une autre forme…

Camille Trouvé : Oui, le papier nous sert ici de support d’écriture de cet auteur mystérieux dont on a peut-être déjà deviné l’identité... Mais il est aussi à nouveau la chair dont sont faites nos marionnettes parce qu’on aime penser que nos marionnettes sont des êtres fragiles, tissés de papier, avec des corps squelettes qui peuvent apparaître et disparaître très rapidement.

Pour autant, il est vrai que le papier dans ce spectacle est « visiblement » le support de projections d’écriture de mots, de fantasmes. Le dispositif scénique est constitué en grande partie de neuf cadres mobiles, tendus de grandes feuilles de papier blanc servant de supports aux ombres et projections qui diffractent la vie de notre auteur en autant de cases et moments de vie.

Y.K. : Comme dans votre précédent spectacle, vous semblez là encore accorder une place essentielle à la musique et au chant : pourquoi sont-ils si importants pour l’art de la marionnette ?

Camille Trouvé : La musique tout comme le chant sont des éléments indispensables à la création de notre univers. Dès les premiers moments de répétition, nous travaillons en musique. Les musiciens sont là à la première heure de la création et le spectacle est construit ensemble en mariant les textes, les déplacements et l’univers sonore. Cela crée des spectacles très organiques : la musique n’accompagne pas l’action mais elle la constitue en vibrant avec elle. C’est comme un double langage. Dans ce cas présent, la musique est complexe puisqu’il y a à la fois un trompettiste, Piero Pépin, une chanteuse, Héléna Maniakis, et un bruiteur de cinéma, Xavier Drouault. Cela donne un univers sonore très riche et assez étrange.

Héléna Maniakis porte les langues de la vie de notre auteur. Elle commence par un chant en yiddish qui renvoie aux origines juives de l’auteur, elle poursuit avec un chant russe - l’auteur est né dans l’empire russe -, puis elle chante en anglais et en français, langues d’écriture de l’auteur. C’était très important pour nous, pour parler de cette fracture identitaire portée par le corps de l’exil, de faire entendre les langues maternelles de l’auteur (il faut bien sûr ajouter à celles déjà citées, le polonais) et ses langues apprises ensuite qui deviendront celles de son écriture. Il restait à trouver la perle rare, cette chanteuse merveilleuse qui interprète toutes ces langues…

Piero Pépin, le trompettiste, nous accompagne depuis plusieurs spectacles avec une formidable complicité. Beaucoup d’émotions dans sa manière d’interpréter la musique. Il vient du free jazz et est vraiment à fleur de peau dans sa façon de porter les émotions, il va là où les mots ne pourraient peut-être pas les dire ces émotions.

Quant à Xavier Drouault, le bruiteur des Triplettes de Belleville, on entretient avec lui une fidélité en rapport avec le grand talent qu’est le sien. Du plateau où il œuvre en direct, il apporte une ambiance cinématographique en manipulant des objets totalement improbables comme une roue de vélo, un presse agrumes, une machine à écrire. Il participe pleinement à la fabrique de l’imaginaire en nous donnant à voir et à entendre comment les sons se construisent « sous nos yeux », notre oreille faisant le travail pour nous faire entrer dans l’évocation de cet univers grâce aux sons produits en live.

Y.K. : Ouvroir d’imaginaire potentiel, l’acronyme du titre renvoie à une mystification assez bluffante… Sans dévoiler Camille ce que cachent ces énigmatiques capitales, pourriez-vous nous dire ce qui vous a « excitée » dans cette situation ressentie comme jubilatoire, vous dont la Compagnie n’a rien d’angélique… malgré son nom, qui fait figure d’oxymore si on le rapproche de vos intentions résonnant comme des versets délicieusement sataniques lancés à la face d’un vieux monde tenté encore et toujours par les démons du conservatisme.

Camille Trouvé : (rires) C’est très drôle ! Mais effectivement il y a une grande notion de jubilation à la fois dans la manière dont on a créé le spectacle et dans l’écho qu’il faisait à cette mystification merveilleuse. On a été littéralement fascinés par la capacité de ce personnage à se jouer du réel, à tordre le cou à cette chaîne de réalité. C’est l’œuvre de toute sa vie, autant dans ses romans que dans son existence personnelle, que d’avoir réussi à déjouer le réel. Pour les marionnettistes que nous sommes, il ne peut y avoir plus grande jubilation, nous qui aspirons à être des artisans de rêves, que celle de tenter d’échapper à ce monde englué dans des enfermements.

Nous qui passons notre vie à vouloir offrir de l’émerveillement, nous sommes très touchés par les paroles de l’auteur lorsque, à la fin du spectacle, il avoue qu’il n’est pas facile de réenchanter le monde, que cette tentative semble un peu désespérée… Le monde le rattrape, lui qui avait tout organisé pour y échapper, mais il est cependant parvenu à réenchanter certains moments… Notre fascination pour lui tient aussi que dans sa supercherie on retrouve un grand professionnalisme. Il jouait très sérieusement ! Cela fait écho à notre façon de jouer où nous mettons nous aussi tout notre cœur dans le moindre détail pour que le public croie en cette fiction.

Cette ode à la complexité est l’œuvre d’un homme qui n’a jamais simplifié le débat, qui a considéré toute sa vie durant que le raccourci mène à des « idées » dangereusement réductrices, y compris vis-à-vis de lui-même où il n’a fait preuve d’aucune complaisance, assumant sa propre complexité. Une très belle leçon de vie…

Cet auteur a choisi un personnage pour en faire sa marionnette dans la vraie vie, il lui a donné une biographie, il en a fait un personnage fabuleux de fiction auquel tout le monde a cru, faisant de cette mystification une stupéfiante réussite. Et même encore aujourd’hui, après avoir vécu toute la création avec lui, j’avoue être délicieusement troublée par sa manière d’avoir traversé l’existence en se rendant l’acteur de lui-même.

Y.K. : Oui, la vie devant soi…

Entretien accordé au Théâtre des Quatre Saisons par Camille Trouvé, marionnettiste et fondatrice de la Compagnie Les Anges au Plafond (jeudi 24 novembre 2016) au journaliste Yves Kafka.