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Sur la page de Wikipédia... Entretien avec Anthony Poupard

Y.K. : Soupçonneux - il faut toujours se méfier de ceux qui font profession du théâtre… - j’ai ouvert la page Wikipédia consacrée à Michel Drucker… et ce que vous citez est mot à mot exact… Quel drôle de titre « à rallonges » avez-vous choisi comme accroche à votre spectacle !... En quoi l’encyclopédie en ligne, symbole de la culture mise à la portée de tous, et la figure tutélaire d’une vedette séculaire du petit écran, née à Vire dans le bocage normand (terre du CDR où vous œuvrez), éclairent-elles votre propos… ou, au contraire, le brouillent-elles pour mieux nous enfumer, nous public captif d’une re-présentation ?

Anthony Poupard : Je peux vous raconter très pragmatiquement l’histoire de ce titre… Il se trouve que ce qui est aujourd’hui un spectacle n’en était pas un au tout début de l’aventure puisqu’il s’agissait simplement d’une carte blanche qui m’avait été donnée par mes camarades co-directeurs du Théâtre du Préau [CDR de Basse-Normandie -Vire], Pauline Sales et Vincent Garanger [Quand j’étais Charles…. , donné en novembre dernier au T4S]. Jusqu’alors je n’avais jamais véritablement écrit une pièce de théâtre, seulement des fragments ou de courtes scènes pour des adolescents lors de formations. Et puis un beau jour Pauline me dit : Tu pourrais peut-être écrire un solo, ça serait une bonne idée…

Cela faisait des années que je partais en tournée, ce qui m’éloignait du Centre Dramatique et de mon activité quotidienne (donner des cours le matin, répéter l’après-midi un spectacle, en jouer un autre le soir, aller à la rencontre des gens, etc.). Mais là, j’étais en tournée pour plus longtemps, à l’hôtel, et cela a déclenché en moi le désir d’écrire sur ce qu’est être un acteur permanent de la décentralisation en Normandie. Il se trouve qu’à cette époque là - et c’est un débat assez récurrent - on me rebattait les oreilles (que ce soit de la part de certains élus ou de celle de spectateurs) avec les sempiternelles questions : Quand faites-vous venir une vedette, une tête d’affiche, on est quand même dans la ville où est née Michel Drucker ! Vous continuez à nous proposer votre théâtre contemporain, sans tête d’affiche, parfois trop compliqué, auquel on comprend rien, etc. etc.

Donc je me suis dit qu’il faudrait écrire un format accrocheur - « enfumeur » comme vous le dites - pour, seul sur le plateau (pas tout à fait seul puisque je suis entouré de deux techniciens qui jouent avec moi) produire une forme entre le stand up et le one man show ; ce type de théâtre qui peut être racoleur mais qui, il faut l’admettre, accroche le public lambda trop souvent apeuré par nos propositions.

Restait la question du titre à trouver pour cette carte blanche qui m’était donnée, sachant que la communication avait au plus vite besoin d’un titre pour l’annoncer dans la plaquette de saison… Comme je savais que je voulais parler à la fois de démocratie culturelle, de décentralisation, de théâtre pour tous et aussi de ce que peut représenter la célébrité, je suis allé tout naturellement sur la page Wikipédia du grand homme local… J’ai découvert qu’il était né un 12 septembre à Vire et je me suis dit que cela ferait un joli titre… Evidemment le service communication m’a dit que ce titre était beaucoup trop long, qu’il ne rentrerait pas dans une affiche… Finalement - j’y tenais beaucoup - on a gardé ce titre… qui nous fait causer encore !

Y.K. : On pressent aussi tout le poids du vécu dans la galerie de personnages que vous faites défiler au gré des tribulations aussi émouvantes que drolatiques de cet auteur-acteur (votre double ?) en quête de convaincre les élu(e)s locaux et - à l’autre bout de la chaîne - le producteur-programmateur du Théâtre national de Paris la Capitale, de l’intérêt supérieur du Théâtre dans le bocage… Steven, le collégien bourré de bonne volonté mais qui doit ar-ti-cu-ler, l’inénarrable présidente de la Communauté de Communes, le prestigieux directeur au prénom double du Théâtre parisien, le Papou qui rêve de canapé rouge pour son petit-fils… Vous les avez rencontrés ces gens-là, ils existent « pour de vrai »?

Anthony Poupard : Disons que chacun d’entre eux est un peu le combo de plusieurs personnes que j’ai pu rencontrer… Certains sont de véritables personnes comme mon grand-père que j’appelais vraiment « Papou » mais qui était en fait l’un des rares dans ma famille à ne jamais me poser la question de la célébrité ou de quand je passerais à la télé ! Cette question est plutôt celle de mes parents qui ne comprennent pas pourquoi, faisant du théâtre depuis quinze ans, je ne suis pas encore passé à « Plus belle la vie »… Lui, mon grand-père, il se contentait de me demander : ça va bien ton théâtre ? Et il ajoutait pour me porter chance : Alors merde, merde… Il est décédé pendant l’écriture de ma pièce et comme il était très présent en moi, je lui ai confié le poids des questions familiales vis-à-vis de la célébrité.

Quant à Steven, c’est un peu l’incarnation des collégiens ou lycéens que je rencontre tout au long de l’année et avec lesquels - pour commencer - j’essaie de leur apprendre à articuler, à parler fort, des exercices techniques pour porter sa voix vers un public… Le journaliste qui vient dans le collège fait partie d’un épisode que j’ai véritablement vécu. D’ailleurs l’article du journal qui apparaît à la fin du spectacle est le sien, rédigé suite à notre petite altercation… La Présidente de la Communauté de Communes, nommée dans le spectacle Mme Sévranisté est l’anagramme du nom d’une commune avec laquelle nous avions eu maille à partir suite à un premier spectacle où j’apparaissais entièrement nu.

Pour ce qui est du Directeur Programmateur du Théâtre de Paris La Capitale, ce n’est ni Jean-Michel Ribes, ni Olivier Py, ni un autre, ce n’est aucun de ceux-là… et en même temps tous ceux-là comme ont cru les « reconnaître » certains journalistes avides peut-être de faire le buzz autour du personnage de Jean-Noël Patrick. Jusqu’à certains producteurs de grands théâtres qui, à la suite des articles de Juillet 2015 à Avignon, m’ont adressé un plus ou moins amical : Alors il paraît que tu te paies de nos têtes dans ton spectacle ? (Rires)

Cependant, j’aime bien dire que ce spectacle est une autofiction de la fonction d’acteur décentralisé. Quand vous dites que c’est mon double, c’est indéniable ; il faut retirer le point d’interrogation ! Ça sent le vécu de bout en bout, évidemment…

Y.K. : Entreprise jubilatoire certes mais qui, au-delà du plaisir trouvé dans l’évocation de ces situations qui mixent fiction et réalité, vous amène vous - au propre comme au figuré - à mettre à nue l’exposition de l’acteur dans le processus de la création. Votre spectacle peut ainsi apparaître comme une sorte de « manifeste pour le Théâtre » qui sous des dehors ludiques redonne à « l’art vivant » ses lettres de noblesse populaire…

En avançant cela, je suis pris soudainement d’un doute : serait-ce justement pour cette parole performative - énoncée de manière subliminale - que Marie Michèle Delprat vous a programmé pour l’ouverture de cette nouvelle saison théâtrale ?

Anthony Poupard : Ce serait là en effet une très bonne raison pour m’inviter !!! Je ne sais pas si je reprendrais le terme « manifeste pour le Théâtre » que vous avez employé mais j’ai à cœur bien sûr que les gens sortent en ayant vu un acteur travailler très concrètement sur le plateau un spectacle qui parle de la construction d’une pièce dans un face à face avec le public ; et ce dans le cadre de la décentralisation qui porte la belle idée que le théâtre est accessible à tous, ce n’est en rien une histoire de « compréhension » ou encore de « bagage culturel », mais tout simplement de désirs à activer. La fonction d’acteur décentralisé, je la revendique pleinement comme étant au cœur même de ma conception du Théâtre… Alors, en ce sens, « manifeste pour le Théâtre »… pourquoi pas finalement…

Si tout à coup la dimension « politique » d’un théâtre qui ouvre à d’autres horizons est sensible à ceux qui achètent le spectacle, je ne peux évidemment que souscrire, entièrement… Même si de mon côté je n’ai pas envie d’ « apeurer » inutilement les gens en leur annonçant qu’il y a là matière à réflexion. Je préfère leur dire : c’est un spectacle drôle, un spectacle auto-fictionnel. Je parle beaucoup plus du format que du fond, justement pour que le fond arrive aux oreilles, aux yeux, au cœur des gens pendant le spectacle. Je souhaite que les questionnements et les réflexions viennent à l’issue du spectacle plutôt qu’en amont… Ils sont certes essentiels mais « seconds » dans le temps, ils sont la résultante du spectacle et non l’impulsion qui amène à se rendre dans la salle où le spectacle est joué.

Quant au lieu idéal où ce théâtre décentralisé pourrait trouver place… J’aime bien l’idée de l’acteur des salles des fêtes, l’idée que l’on puisse aussi sortir des salles prestigieuses aux fauteuils de velours rouge et que l’on aille à la rencontre des gens dans les endroits qui sont les leurs, ceux qu’ils fréquentent habituellement lors des bals, des fêtes, des communions, des mariages… Pour moi la salle des fêtes c’est l’endroit où tout peut commencer. C’est là d’ailleurs - j’avais quatorze ans - que j’ai débuté le théâtre avec une troupe amateure. Depuis, j’ai toujours gardé en tête l’idée de sortir des lieux institutionnels pour jouer dans des endroits qui au départ ne sont pas dédiés au Théâtre.

C’est pourquoi je raconte dans le spectacle le travail que je fais avec ce collégien dans la cour de son collège… Je continue dans cette voie en montant - l’été dernier - dans la cour d’un collège une adaptation de l’Orestie d’Eschyle avec une vingtaine de collégiens. Ces endroits où tout à coup le théâtre advient - alors que ce n’est pas le lieu où on l’attend - sont pour moi un gage de confiance donné aux gens qui vont se retrouver face à nous ; on va à leur rencontre autant qu’ils viennent nous voir. C’est là le lieu magique d’une rencontre réciproque.

Entretien réalisé avec Anthony Poupard, le jeudi 15 septembre, pour le Théâtre des Quatre Saisons