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Théâtre & marionnettes
Mardi 15 novembre > 20h15

Pef - Stereoptik

Dark Circus

Drôle de cirque pas drôle du tout que ce cirque en noir et blanc qui, pour attirer le public, met en avant les malheurs qui l’attendent ! Et ce ne sont pas des mots en l’air : trapéziste, dompteur, femme canon vont connaître les destins tragiques annoncés… Jusqu’à ce qu’une certaine boule rouge fasse irruption et redonne à tous d’éclatantes couleurs.

Un conte sur la genèse du cirque, réalisé par Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet à partir d’un (court) écrit du facétieux Pef (auteur du Prince de Motordu). En effet, il suffit de ne pas voir plus loin que le bout de son nez pour saisir que cette petite boule rouge qui brille n’est autre que celle du nez du clown, l’Enchanteur d’un monde désenchanté.
La vie retrouvée se donne à voir en stéréoscopie : dessins, vidéo, théâtre d’objets, et musiques étant créés en live sur le plateau et projetés en direct. Le spectateur navigue en toute liberté entre la « fabrique » - sous ses yeux - et le film animé quasi muet mais « parlant » à chacun sur grand écran.

Création Festival IN d’Avignon 2015.


Création et interprétation : Romain Bermond, Jean-Baptiste Maillet
D’après une histoire originale de Pef
Regard extérieur : Frédéric Maurin
Régie générale : Arnaud Viala en alternance avec Frank Jamond

1h

 Séance scolaire mardi 15 novembre à 14h, hors groupes scolaires séance ouverte à tous aux tarifs habituels

Tarifs : Loc A : 10 € | Loc B : 10 € | Loc C : 8 € 
Abt A : 10 € | Abt B : 10 €
 

Entretien avec Jean-Baptiste Maillet et Romain Bermond, réalisé par Yves Kafka le 13 avril 2015 pour le numéro # 05 été/hiver 2015 de la Revue INFERNO (publié ici avec son autorisation)

Y.K. Inferno : Les objets que depuis 2008 votre Cie Stereoptik présente ont un peu allure d’OVNI : on ne sait trop comment identifier ces drôles de productions hybrides. Quels ingrédients entrent dans leur composition  et quelle place trouve le public dans cette alchimie?

Jean-Baptiste Maillet et Romain Bermond : On a créé notre premier spectacle en se disant que l’on y mettrait tout ce dont on avait envie en termes d’arts plastiques, de musiques, et sans se donner de limites. Aussi bien des propositions qu’on n’avait jamais faites et dont on ne savait pas si elles allaient fonctionner, que d’autres dont on avait déjà pu vérifier l’intérêt qu’elles suscitaient chez le public, outre celui que nous leur accordions personnellement. Comme on ne disposait pas de grand-chose, on a mis à contribution tout ce qu’on avait  (feutres, stylos, crayons, feuilles, bouts de carton, plastique) et avec notre savoir-faire (nous avons appris à dessiner non pas avec une palette graphique mais avec des fusains, des pinceaux et des peintures ; de même pour la musique, nos premières découvertes n’ont pas été avec l’ordinateur mais en jouant de plusieurs instruments) nous nous sommes lancés avec une grande liberté.

Le dispositif scénique est conçu en fonction de la place que l’on tenait à donner au public : un pôle musique, un pôle dessin, au milieu un écran et une sono qui permettent de restituer ce que l’on fait. Ainsi le regard du spectateur peut naviguer en toute liberté entre « la fabrique » et la forme qui en résulte. Tout se fabrique sur scène, en direct, ce qui procure au public la sensation de participer lui-même à cette création dont il est témoin et acteur au sens où son regard, déterminant, est impliqué dans la production de ce « film d’animation sans pellicule ».

Elaborer un spectacle avec des éléments très simples - comme un bout de plastique pour signifier un poisson volant dans un aquarium - donne une sensibilité et une poésie à notre travail basé juste sur des matériaux, des trouvailles et des façons de faire à la portée de tous.

Y.K. Inferno : Outre la filiation relevant de préoccupations identiques peut-on trouver dans vos précédents spectacles - Stereoptik (2008), Congés payés (2010), Costumes trop grands (2013)- une inspiration commune concernant les thèmes abordés ?

Jean-Baptiste Maillet et Romain Bermond : Pour le premier - qui a donné son nom à la compagnie - comme on découvrait le processus de création développé maintenant, on était dans l’exploration sans rien maîtriser. L’histoire de Stereoptik est assez simple et elle a été conçue en suivant les contraintes des techniques qu’on ne maîtrisait pas. L’histoire s’est donc adaptée aux techniques, de même qu’en évoluant ces dernières se sont adaptées au récit.

Pour le second, Congés payés, on est parti de films d’amateurs et on a reconstitué une histoire liée à notre envie de parler des vacances au travers des congés payés. Et là encore les rushs nous ont amené à raconter d’autres choses que ce que l’on avait prévu par le biais d’un personnage, devenu prépondérant, et qui nous a amenés ailleurs. On est toujours très à l’écoute de la matière travaillée.

Les Costumes trop grands, c’est une histoire d’amour, un coup de foudre qui prend la forme d’une balade romantique dans Paris, avec un moment qui décroche vers l’imaginaire comme dans Stereoptik  mais l’histoire était beaucoup plus écrite.

Y.K. Inferno : Une liberté « stéréoscopique » : la vôtre, puisque vous vous autorisez à manier arts plastiques et sons à votre fantaisie, et celle du public qui va créer son spectacle selon la direction donnée à son regard…

Jean-Baptiste Maillet et Romain Bermond : Exactement ! De plus, les histoires proposées s’ouvrent à l’imaginaire de celui qui les reçoit et chacun se construit son propre récit, hors de toute narration imposée. Le seul cahier des charges auquel on se soit soumis c’est s’adresser à tous les publics. D’où l’absence de texte (quelques phrases dans Dark Circus). Cette absence de paroles facilite le voyage du spectacle et la rencontre d’un public de cultures différentes, d’origines multiples, que ce soit à l’étranger ou en France. Ainsi on a eu la chance de jouer devant des gens qui n’étaient jamais entrés dans un théâtre et aussi devant des scènes nationales, avec un public d’abonnés. Ce qui nous intéresse c’est de jouer devant des enfants, des adultes, des grands-parents, chacun en toute liberté trouvant ce qui le touche et lui parle en se projetant aussi bien dans les techniques simples utilisées que dans les histoires proposées.

Y.K. Inferno : Votre dernière création, Dark Circus, vous vaut les honneurs du IN en juillet. Vous qui vous réclamez d’un « langage visuel, musical et non textuel », vous vous êtes adjoint un complice, PEF (Pierre Elie Ferrier, l’auteur du Prince de Motordu), qui vous a écrit une histoire. Vous l’avez ensuite interprétée avec vos écritures, visuelles et sonores. Comment cette rencontre du troisième type s’est-elle produite ?

Jean-Baptiste Maillet et Romain Bermond : La rencontre est ancienne, elle date de neuf ans. C’est vraiment une rencontre du troisième type ! J’avais acheté une ruine dans une campagne de Normandie, sans arrêt de bus, perdue au milieu de nulle part, et a surgi sur la place déserte du village pour m’accueillir un drôle de personnage. C’était PEF. Des liens de sympathie se sont noués et bien plus tard, en voyant Congés payés qu’il a adoré de même que Costumes trop grands, a germé le désir d’un projet en commun.

Le temps a passé, chacun étant absorbé par ses propres créations, et est venu celui de Dark Circus, celui de l’écriture par PEF d’un synopsis qui tient en moins d’une page. A partir de ce récit, on a fonctionné comme il le fait lui-même : quand on lui envoie un texte qui lui plait, il l’adopte et en propose une illustration avec une totale liberté d’interprétation. Et vice versa, il lui arrive d’adresser un texte à un illustrateur qui se l’approprie avec la même liberté que la sienne.

On a travaillé dans cet esprit d’interprétation libre de son texte pour créer nos personnages, notre histoire, avec les moyens qui sont les nôtres et notre propre imaginaire. Avec PEF, c’est une vraie rencontre, c’est pour cela qu’elle reste libre et marquée par une grande confiance mutuelle. De même entre Romain et moi, ce qui fait que lorsque l’un a une idée, l’autre la fait rebondir, comme au ping-pong. Il se trouve que sur le résultat on se retrouve aussi parfaitement avec PEF qui a adoré Dark Circus, et a été très ému en découvrant son récit devenu spectacle.

Y.K. Inferno : Considérer la liberté et les rencontres (deux mots qui structurent votre discours) comme les pierres angulaires de vos créations (liberté tout azimut, rencontres de disciplines différentes), c’est s’inscrire dans la mouvance des écritures nouvelles propres à secouer le cocotier des conservatismes établis. Comment expliquez-vous alors la présence de Dark Circus, l’une des (très bonnes) surprises de la programmation du IN, dans un festival peu en veine de créativité débridée ?

Jean-Baptiste Maillet et Romain Bermond : Nous n’avons pas une grosse culture dans le domaine du Théâtre. Nos créations nous occupent tellement qu’on ne peut aller voir ce que les autres font. Alors on arrive là effectivement un peu comme des OVNI. C’est une suite de concours de circonstances… Le fruit de l’énorme travail fourni depuis six ans, les programmateurs rencontrés (on a énormément joué), les personnes qui nous conseillent, le public nombreux, tout cela indistinctement participe sans doute à cette programmation.

Peut-être aussi qu’Olivier Py a eu envie d’ouvrir sur d’autres disciplines que le théâtre, notamment sur du Jeune Tout public, pas Jeune public (notion un peu dépassée). Nos spectacles s’adressent à tous, les gens ayant envie de les partager avec leurs enfants.

Le côté OVNI c’est aussi de ne mettre aucune barrière et de projeter le spectateur - acteur de sa propre narration - au centre de la fabrication de l’image et du son.

Dark Circus est un peu à prendre de manière légère comme un conte sur la genèse du cirque. « Venez nombreux, devenez malheureux », cette formule de PEF renvoie aux jeux du cirque à Rome où les spectateurs venaient pour voir des drames. Au début tous les numéros se terminent par la disparition des interprètes jusqu’à ce que la petite boule rouge d’un jongleur vienne coloriser le chapiteau et redonne vie à cet univers désespérément sombre. La grande parade du cirque traditionnel, avec à sa tête la fanfare, fait figure de bouquet final.

On ne revendique rien, on a seulement voulu se faire du bien et, par ricochet, si on en juge aux réactions du public, les spectateurs sont ravis de retrouver l’éclat de la lumière et d’entendre ces simples mots en conclusion :

« Lorsqu’un clown entre en piste, souvent les plus jeunes spectateurs sont pris d’une peur irrépressible. C’est parce que, sans le savoir, ils ont en eux toute la mémoire du monde et qu’ils savent qu’à un moment donné de l’histoire, un Dark Circus a vraiment existé dont il reste en souvenir une boule rouge sur le nez des clowns. »