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Théâtre
Mercredi 12 octobre > 20h15

Patrice Chéreau - Philippe Calvario

Les Visages et les Corps

Les Visages et les Corps, ce sont ceux des figures légendaires qui ont traversé la vie de Patrice Chéreau, metteur en scène de cinéma ( La Reine Margot avec Isabelle Adjani) et de théâtre, créateur d’opéra, mais aussi le visage et le corps de Philippe Calvario, son disciple, qui remet ici en jeu, avec une infinie délicatesse et une sensibilité à fleur de peau, son ami disparu.

Se saisissant à bras-le-corps d’extraits du magnifique livre (épuisé aujourd’hui...) au titre éponyme qui retrace l’exposition que le Louvre a offerte à l’auteur de L’Homme blessé en 2010, le comédien se glisse dans les mots de son mentor pour porter très haut « à la première personne » sa pensée sensible et fulgurante.
De chaise en chaise, de fauteuil en fauteuil, sous l’éclairage vacillant de lucioles vivantes, Jon Fosse, Hervé Guibert, Marianne Faithfull, Bernard-Marie Koltès, Jean Genêt, renaissent devant nous par la seule magie du verbe de l’auteur réincarné. Ceux qui m’aiment prendront le train... Moment rare de partage artistique traversé par une humanité portée à son incandescence.


Mise en scène et jeu : Philippe Calvario
Lumières : Bertrand Couderc
Musique : Mitja Vrhovnik Smrekar
Régie générale : Aurélien Amsellem

 

1h10

Tarifs : Loc A : 18 € | Loc B : 14 € | Loc C : 8.00 € 
Abt A : 13 € | Abt B : 10 €
 

Entretien accordé aux Quatre Saisons par Philippe Calvario, le jeudi 7 octobre

Y.K. : Partant d’un corpus d’une richesse foisonnante [le livre de l’exposition du Musée du Louvre - Les Visages et les Corps de Patrice Chéreau - en 2010], comment avez-vous « fait théâtre » d’une telle somme ? Quelles stratégies ont guidé les choix que vous avez dû opérer : stratégies d’ordre esthétique et/ou d’ordre personnel ? On se doute que ça n’a pas dû être toujours simple, ces choix…

Philippe Calvario : Je suis « forcément » parti de considérations esthétiques plus que de rapports personnels... Une phrase de Patrice, citée dans le spectacle, dit quelque chose de ma démarche artistique : « Au début je croyais que le théâtre était des images, seulement des images, et je ne le pense plus maintenant ». Avec ce texte-là, contrairement à d’autres spectacles que j’ai pu faire, j’ai voulu me raconter une histoire (« juste bien la raconter », comme Patrice le dit lui-même), celle de Patrice évidemment, mais pas que… Cette histoire singulière rencontre en effet celle d’autres, anonymes ou non, et notamment celle du spectateur dans le sens où elle interroge l’universel de notre condition en chacun. A travers « une petite vie » tissée du quotidien, se raconte une grande Histoire traversée par les passions - qu’elles soient d’ordre artistique ou amoureux - et par la vie éclatante, mais aussi par la mort et ses fantômes qui toujours nous accompagnent.

C’est cette histoire- là que j’ai désiré raconter… Au départ, je ne savais pas vraiment si c’était du théâtre dont j’avais envie pour la dire cette histoire, mais la confirmation m’est venue par le public. C’est parti en effet comme une lecture - d’ailleurs j’ai toujours le texte en main même si je le sais par cœur… L’idée était la transmission d’un texte très fort par un acteur portant ces mots d’une incroyable intensité. Ensuite, j’ai mis en place des éléments scénographiques qui peuvent évoquer l’endroit où Patrice fabriquait ses projets… le genre de plateau qu’il aimait bien, avec des chaises, une table… l’endroit où il se posait pour laisser la parole librement circuler.

Y.K. : Histoire de passions…Le mot « désir » résonne comme un leitmotiv obsédant dans l’œuvre et la vie de Patrice Chéreau, comme si en filigrane il tissait la trame de ce qui fondait sa raison d’être au monde. Et vous sur scène vous semblez à votre tour habité par ce même désir incandescent, cette même quête de beauté lumineuse et de ténèbres fascinantes, c’est d’ailleurs ce qui rend « sensible » votre propos… Dans cette composition - car cela en est une - comment arrivez-vous à faire la part de l’homme et de l’acteur que vous êtes « tout ensemble » ?

Philippe Calvario : Je crois que ce qui se joue là sur le plateau est de l’ordre du pur inconscient... Le mot le plus prononcé sur scène est effectivement celui de « désir » - le second étant « fantômes » - et le désir est par nature toujours remis en question ; c’est ce que faisait Patrice. En effet, on ne sait pas très bien comment le désir peut rester intact, le désir de théâtre notamment. Je sais personnellement que ce texte mis en jeu sur la scène renourrit à chaque fois mon propre désir. Aussi, la part de l’acteur et la part de l’homme sont-elles tellement liées au travers de l’écriture de Patrice que je ne les distingue pas moi-même. Il y a manifestement quelque chose de poreux dans la frontière entre les deux…

J’ai l’impression d’être très peu acteur dans ce spectacle-là et, dans le même temps, je suis conscient que j’utilise tout ce que je connais du jeu de l’acteur pour techniquement faire passer quelque chose… Mais c’est vrai que pour dire ce texte, je suis le plus dénudé possible. Plus je suis à nu, plus quelque chose de la vérité des mots peut surgir. Effectivement, je le ferais sans doute moins bien, si je n’avais pas recours à des techniques éprouvées. Donc tout çà entretient des rapports ambigus, ce n’est pas très réfléchi ; cette part de l’acteur et de l’homme se confondent au final.

Y.K. : Ce spectacle a été créé je crois au Rond-Point…

Philippe Calvario : En fait, dès 2010, une première forme a existé sous forme de maquette à L’Athénée. C’est en octobre 2013 que ce spectacle a été créé au Rond-Point, quelques jours seulement après la mort de Patrice. On a failli d’ailleurs tout annuler…

Y.K. : On imagine la charge affective liée aux circonstances de cette création… Trois ans plus tard, en octobre 2016, est-ce que vous ressentez, chez vous et chez le public, la même vibration que lors des premières représentations?

Philippe Calvario : La vibration, elle est toujours forte… Mais il est vrai qu’en 2013, et à Paris de surplus, il y avait quelque chose de l’ordre d’une cérémonie. Quelque chose se passait sur le plateau qui touchait à l’ordre du sacré. Maintenant, avec le temps, les gens regardent Les Visages et les Corps comme un spectacle. Le sens qui était donné en 2013 était en concordance avec l’actualité de la mort de Patrice. C’est rare dans une vie d’acteur d’avoir eu affaire à quelque chose d’aussi vital, ce partage presque mystique avec le spectateur me soulageait complètement… Aujourd’hui, je me rends compte que c’est un spectacle à part entière que l’on peut regarder sans avoir un affect surdimensionné. Sans être pour autant détaché, on est à un autre endroit : ce n’est plus une histoire personnelle mais un récit universel qui n’est plus rattaché à un instant ou à une personne particulière, cela devient un peu l’histoire du théâtre.

Quand je joue dans certains lieux, j’ai parfois l’appréhension que le public ne sache pas qui était Patrice Chéreau. Or, je m’aperçois que cela n’a pas grande importance… Je viens de jouer en Equateur. Le spectacle a été reçu comme l’histoire d’un homme représentant l’humanité en lui, et les spectateurs s’y sont retrouvés sans connaître pour autant l’auteur des Visages et des Corps. C’est intéressant à constater que, même à l’étranger, la pièce fait écho.

Y.K. : Patrice Chéreau, « monument d’humanité » comme vous le dites, manque cruellement au monde artistique - et au monde tout court - tant son engagement autant que ses doutes étaient d’une authenticité sans failles. Spontanément, vous qui l’avez côtoyé personnellement et professionnellement, pouvez-vous évoquer quelques moments particuliers de ce travail autant acharné qu’incarné ?

Philippe Calvario : Le souvenir que j’ai de lui, c’est qu’il ne se passait pas une journée sans qu’il ne travaille de manière acharnée. Il se posait à la table même quand il n’était pas en répétitions. C’était quelque chose de vital pour lui, une incandescence qui non seulement le portait mais était aussi un moteur pour les autres. Cette exigence qu’il avait par rapport à lui était telle qu’elle nous galvanisait, mais aussi parfois pouvait être ressentie comme inhibitrice. En effet, on se disait que l’on ne pourrait jamais atteindre le même engagement que le sien… Encore aujourd’hui, je me demande comment il faisait pour garder intact ce désir de théâtre. La réponse, en fait, il la donnait lui-même en confiant que c’était ce qui lui avait sauvé la vie… Il disait que sans le théâtre il n’aurait pas pu continuer ; ce désir était au centre de ses recherches et créait son engagement autant dans l’art que dans l’existence. Il écartait tout ce qui pouvait le détourner de sa création artistique.

Ainsi - et je peux en parler puisqu’il en fait état lui-même dans son texte - lui qui a connu du temps de Nanterre les paradis artificiels, y a renoncé dès qu’il a eu le sentiment que cela avait gâché une de ses mises en scène. Rien ne devait faire obstacle à cet objectif premier qu’était pour lui le théâtre. De même pour l’addiction à la cigarette, il a renoncé brutalement au tabac quand il a saisi que cela remettait en cause son travail. Après ces séances de chimio, il allait répéter avec la même fougue. Il était indestructible quand il s’agissait de théâtre. Il a répété le dimanche avec Gérard Desarthe Comme il vous plaira - pièce qui devait être donnée en janvier suivant à l’Odéon, et où je devais jouer aussi - et est mort le lundi… Il y avait en lui cette dimension jusqu’au-boutiste qui ne l’a jamais lâché, la veille de sa mort il jouait encore. Il n’aurait jamais accepté d’être diminué pour travailler… Sa force de travail, son formidable désir de théâtre et sa fragilité humaine font effectivement que l’homme comme l’artiste nous manquent, terriblement.