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Contagion / Entretien avec Sébastien Laurent, chorégraphe et interprète

Y.K. : Votre chorégraphie est nourrie d’une réflexion en amont s’articulant autour du concept majeur de « contagion émotionnelle », d’où le titre qui résonne comme une énigme. De plus, comme un clin d’œil adressé à cette métaphysique du dialogue secret entre les corps, vous avez donné à votre compagnie le nom de  Moi Peau, écho du titre d’un ouvrage d’un psychanalyste - Didier Anzieu - dans lequel il met en exergue l’importance de cette interface vivante dans les échanges entre l’intérieur et l’extérieur… Ce nom de Moi Peau, dont vous faites « compagnie », est-il né d’un hasard « inconscient » ou est-il le fruit d’une volonté délibérée ?

Sébastien Laurent : C’est en effet clairement délibéré, en référence au texte de Didier Anzieu… même si ce n’est pas à la lecture du livre cité que m’est venue de suite l’idée de donner ce nom-là à ma compagnie... Je cherchais un nom qui évoque les échanges entre intérieur et extérieur, et a surgi subitement le titre de cet ouvrage lu des années auparavant. Il a résonné en plein avec mes recherches. A lui seul, il exprime l’importance primordiale que j’accorde au toucher sensoriel dans l’organisation du moi et de la pensée. Il fait référence aux enveloppes psychiques inscrites dans la peau et à la prise de conscience de soi par la médiation du toucher.

Cette découverte rencontre - comme une évidence - mes recherches de chorégraphe où le toucher est au cœur de mon travail : la construction de chacun passe certes par le contact avec soi, mais aussi avec les autres et avec l’environnement. Sans ces échanges, on ne peut « grandir ».

Y.K. : Vous faites référence au mouvement du « care », prendre soin des autres pour prendre soin de soi, refuser la communication comme objet manufacturé mais en faire le lieu d’une approche sensible de l’autre en soi ?

Sébastien Laurent : Oui, c’est ça… D’ailleurs, une artiste, Mélanie Perrier a présenté récemment un remarquable travail chorégraphié auquel elle a donné le titre de « Care ». Elle y aborde par le biais du porté une nouvelle manière de penser nos façons de vivre ensemble, d’organiser notre relation à l’autre. C’est en effet dans l’air du temps de vouloir donner au corps l’importance qui lui revient dans nos échanges avec les autres, ceci en réaction à l’évolution de moyens de communication de plus en plus dématérialisés. On est un certain nombre de chorégraphes à vouloir, face à cette communication de plus en plus sous le signe du virtuel, à vouloir « donner corps » aux échanges humains.

Y.K. : Plus qu’une mode, cela apparaît une urgence, non ?

Sébastien Laurent : Oui effectivement ! Depuis que j’ai débuté - je suis une jeune compagnie, Contagion est ma deuxième pièce, la troisième, Soli.des, vient juste d’être créée - cette question est au cœur de mes préoccupations de chorégraphe. On pourrait dire sans s’aventurer trop loin que c’est mon terreau de réflexion.

Y.K. : Pour rendre sensible ce concept auquel vous semblez très attaché tant il dit de votre conception du « soin de l’autre » dans les relations humaines, vous avez conçu une chorégraphie qui redonne à voir les jeux et enjeux essentiels du contact corporel… Mais comment, très concrètement, cette exploration des territoires inconnus représentés par l’inquiétante étrangeté de cet autre, si différent et si semblable, se traduit-elle dans votre langage au plateau, celui de la danse ?

Sébastien Laurent : Oui la question est pertinente… mais difficile d’y répondre par des mots puisque, par définition, dans la danse ce sont les corps qui vont porter ce message.

C’est l’incorporation de cette réflexion par les danseurs qui va traduire nos intentions. Je me suis attaché à explorer les manières de créer du lien. A partir de gestes quotidiens, observer comment l’individu rentre en contact avec les autres, comment l’empathie réciproque génère une communauté douée d’un supplément de force et de vitalité.

Rentrer en résistance contre l’isolement du repli sur soi, chacun - au travers de cette expérience du collectif - renouant avec son intime singulier dans un processus d’individuation dans lequel, loin de se renier, il se révèle au contact avec les autres. Dans notre petit groupe de quatre danseurs sur le plateau, nous vivons cette expérience de découvrir un langage commun qui non seulement préserve nos ressources individuelles mais les transcende.

Dans certaines circonstances le groupe peut mener vers le négatif… C’est le cas des réactions de foule, où chacun perdant la notion de son moi individuel succombe à la contagion émotionnelle induite par un phénomène collectif. Nous on a voulu - c’est notre parti pris pleinement assumé - montrer que la contagion pouvait être très positive ! Bénéficier de l’apport du groupe comme une chance à saisir pour aller plus avant dans la construction de son moi singulier. C’est ce que l’on fait sur le plateau en se « contagionnant » les uns les autres : on avance ensemble… et cela nous rend plus fort chacun.

Y.K. : Vous prenez à contrepied le contenu négatif attribué habituellement à « contagion émotionnelle » pour en faire, au travers de votre proposition chorégraphique singulière, un concept émancipateur ! Comme si vous démasquiez en filigrane l’usage totalitairement abusif que les populistes sans scrupules font de l’émotion, afin de pouvoir mener les foules par le bout du nez en brandissant le chiffon rouge des peurs fantasmées…

Sébastien Laurent : Très juste... Si la portée politique n’est pas le moteur de notre recherche, notre engagement artistique est porté par des valeurs que nous ne pouvons nier. Dans Contagion, notre conception d’un individu enrichi humainement grâce à la découverte empathique des autres, si différents de lui soient-ils, est montré en actes. C’est peut-être là la force du langage chorégraphique qui, en empruntant d’autres supports que les mots, vient faire corps avec ce qui nous anime.

Entretien accordé à Yves Kafka pour le Théâtre des Quatre Saisons, le 20 mars 2017